[Pantagruel et ses compagnons, en pleine mer, entendent des voix sans voir personne.]
Le pilote répondit : « Seigneur, ne vous effrayez
de rien ! Nous nous trouvons à la limite de la mer de glace où il y
eut, au début de l'hivers passé, une grande bataille cruelle entre
les Arismapiens et les Néphélibates. Les paroles et les cris des hommes
et des femmes, les chocs des masses d'armes, les heurts des armures et des harnachements,
les hennissements des chevaux, le vacarme des combats ont gelè alors dans
l'air. À présent, passée la rigueur de l'hiver, avec l'arrivée
de la sérénité et de la douceur du beau temps, ces paroles fondent
et se font entendre.
- Par Dieu, dit Panurge, je le crois. Mais pourrions-nous en voir une ? ...
- Tenez, tenez, dit Pantagruel, voyez-en là qui ne sont pas encore dégelées.
»
Alors il jeta pour nous sur le tillac de pleines poignées de paroles gelées.
Elles ressemblaient à des dragées perlées de diverses couleurs.
Nous y vîmes des mots de gueule, des mots de sinople, des mots d'azur, des
mots de sable, des mots dorés. Après avoir été un un
peu réchauffés entre nos mains, ils fondaient comme neige. Nous les
entendions bien mais nous ne les comprenions pas, car c'était une langue barbare.
Un seul, assez gros, fit exception. Après avoir été réchauffé
par le Frère Jean entre ses mains, il produisit un son comme celui des châtaignes
qui éclatent lorsqu'elles sont jetées dans la braise sans avoir été
entamées et il nous fit tous sursauter de peur. « C'était en
son temps, dit Frère Jean, un coup de fauconneau. »
Rabelais, Le Quart Livre, chapitre 56 (début)
Cet extrait est cité en exergue du chapitre 1 dans le livre :
De l'écrit au numérique
Habert, Fabre, Isaac
InterEditions - 1998
Avec TeX nous allons voir comment « geler » et « dégeler » des textes scientifiques...